Espace de travail

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Texte "L'Homo-Patentus" rédigé pour le magazine URBANIA (Le Québec - automne 2009)

L'HOMO-PATENTUS
Petit génie du marteau. Bricoleur ingénieux. Inventeur décalé. Le patenteux est la version améliorée des gosseux de fin de semaine.

Plus que souvent localisé dans les villages, il possède un terrain à l’image d’une cour à scrap. Sur son gazon est empilé plus, à ce que la rétine peut encaisser d’un seul coup. Des voitures éventrées, un quatre roues, des mangeoires d’oiseaux en forme de bateaux, une ancienne roue de charrette recyclée en moulin et des hélices de moteurs transformées en éoliennes.

Essentiellement, pour qu’existe un patenteux, doit exister un « ramasseux ».

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C’est dans le sixième rang du village d’East Broughton que je rencontre les frères Grenier. Ils sont frères, voisins et ils jouent aux inventeurs. Pascal et Viateur ont tout des duos comiques. L’un, grand, costaud et verbomoteur. L’autre est plus maigre et réservé.

Viateur me reçoit dans sa cuisine dénudée. Deux chaises, une table, un grille-pain et une horloge. Cette cuisine de fortune est située au-dessus de son atelier, qui a son allure plus habité, confirme où Viateur passe le plus clair de son temps.

Pascal nous rejoint et aussitôt réunis, les deux frères s’amusent à revenir à leur jeune temps. Les souvenirs de famille rejaillissent sans effort. Ils se remémorent les colères de leur mère quand ils faisaient une « inspection mécanique » (lire démantibuler) de leurs jouets qu’ils venaient à peine de recevoir.

Les frères Grenier racontent leur patentage les yeux brillants. Un et l’autre s’arrachent la parole de façon polie. Ils sont fiers de leurs accomplissements et ça se transmet par une décortication explicite de chacune de leur trouvaille.

Pascal a souvenance du premier vélo de son frère sur lequel ils n’ont pas tardé à ajouter un moteur de Ski-Doo. Cette histoire fait aussitôt ricochet sur celle du Snow-Plane (une motoneige à hélice). « Une patente en amène une autre » ajoute Viateur.

Puis, Pascal m’expliquent de manière rationnelle, dans un langage aussi clair qu’un astrophysicien russe, comment fonctionne son éolienne maison; un générateur avec un disque break de char, muni d’un différentiel d’autobus scolaire. Résultant juste assez d’énergie pour alimenter la télé.

Au dire de Viateur, ils patentent depuis le berceau. Ce n’est que la vocation de l’invention qui n’est plus la même. Leurs modifications mécaniques sont maintenant fonctionnelles; pour faciliter l’ouvrage quotidien comme ils le répètent de façon si évidente.

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Ce n’est pas d’hier que les patenteux ont pris racine au Québec. L’Histoire regorge de ces gens dégourdis et astucieux.

Dans les années 70, un ouvrage illustré « Les Patenteux du Québec », s’intéresse déjà au sujet dans l’ensemble de la province. La décennie suivante, Labatt 50 vend sa broue en louangeant l’habileté de monsieur tout-le-monde avec un slogan fait sur mesure : « Toi tu l’as l’affaire ». Les années 90 et 2000 ont aussi leurs lots de curieux sur le phénomène. Un documentaire « L’Immortalité en Fin de Compte » leur ait consacré, sans oublier les nombreuses louanges adressées à Armand Bombardier pour son génie d’inventeur.

D’hier à aujourd’hui, de la Nouvelle-France au coureur des bois, la belle province est-elle devenue la Mecque de la débrouillardise?

Le patenteux made in Québec à ses origines. Selon Michel Beaunoyer, rédacteur en chef pour la revue agricole Utili-Terre, « La fibre de l’ingénieur de sous-sol a toujours été très forte. On a toujours été habitué à nous débrouiller par nous-mêmes. Il y a 100 ans, 95% des Québécois étaient patenteux ».

Historiquement, le Québec a été longtemps stigmatisé linguistiquement et géographiquement. M. Beaunoyer croit que cette façon de s’arranger avec les moyens du bord est propre aux patenteux : « Ils sont ingénieux par plaisir, oui, mais aussi pour des raisons économiques et par volonté d’autosuffisance ». Le Québec, à force d’être isolé, s’est mis à se débrouiller.

Notre passé, pas si lointain, d’agriculteur, en laisse des traces encore visibles de cette hypothèse. Jadis, l’accès aux pièces de rechange pour une réparation mécanique faisait presque partie des contes et légendes. « Il y avait un temps où on ne trouvait pas un Canadien Tire à proximité » rappelle Gaspar Lajoie, élu meilleur patenteux du Québec en 2005 par Utili-Terre.

Quant aux frère Grenier, leur version de l’Histoire est d’ordre plus physiologique. Selon eux, on naît patenteux. Gaspar Lajoie se rallie aussi à ses compères sur ce point: « C’est un talent comme la guitare. Tu l’as où tu l’as pas ».

Bien que ces génies du tournevis s’en remettent à la génétique, ils admettent descendre d’une famille où le père et le grand-père étaient patenteux. Alors que nos ancêtres patentaient par obligation de survivance, Gaspar Lajoie, lui, laisse ses outils bien à la vue de ses enfants dans l’espoir de les voir s’y intéresser un jour.

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Tel des racines aussi profondes qu’aimer les bines et chialer sur la température, le patenteux serait un germe ancré dans le québécois. Et c’est en arpentant les allées des quincailleries entrepôts, qu’il cherche à éclore.

Ne devient pas patenteux qui veut. Cela nécessite une vision de créateur. Ils réfléchissent parfois longuement avant de se mettre les mains dans un moteur. Certains font même des plans à l’échelle. Et par cette capacité à résoudre un problème de façon originale, ils apparaissent un peu comme les pères spirituels de l’ingénierie.

Sans posséder brevets ou diplômes, leur savoir-faire est tout de même digne de l’ingénieur ou du savant fou. Leurs patentes sont issues de leur frustration d’un objet qui ne fonctionne pas comme ils l’entendent. Et la réussite du patenteux n’est jamais attachée à la recherche d’une reconnaissance. Ces autodictaques s’acharnent sur une invention maison par plaisir et accomplissement personnel.

Gaspar Lajoie est fière de révéler sa trouvaille pour le fonctionnement de ses stores électriques : un moteur de vitre d’automobile. Quant à Viateur Grenier, il n’arrive pas à rester silencieux bien longtemps quand vient le temps de parler de son invention secrète : un vélo à quatre roues!

De l’arrache-patate au chauffe-eau alimenté par de la ripe (brin de scie), ces patentes restent souvent dans l’ombre. Pas commercialisé à coup d’info-pub et de quatre paiements faciles, ces inventions sont personnelles, comme leur usage et les histoires autour de leur fabrication.

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Diane Lacroix et Réal Labrecque sont des «ramasseux» professionnels. La vue de leur domaine donne l’impression qu’un marché au puce aurait implosé ou qu’un carnaval ait épandu son chargement sur le terrain.

Diane et Réal sont des marginaux, des mégalomanes et des excentriques aux yeux du village. Au milieu de leur univers baroque, ils créent avec tout ce qui leur tombe sur la main.

À Valcourt, ils ont fait de leur terrain une réserve de n’importe quoi: tracteurs, vieilles pièces de ski-doo, chats, toutous de lapins, têtes de chevreuil, etc…Leur dynamique de couple est simple. Réal taponne et Diane crée.

Assis côte à côte, les amoureux expliquent le commencement de leur patentage. Réal a mis la main sur un terrain vague et inondé. «Tout le monde lui disait, y se passera jamais rien, tu pourras rien faire avec cette terre là», se rappelle sa douce moitié. Depuis, ils font mentir leurs détracteurs en l’améliorant par l’ajout d’arbres, mais surtout, de patentes décoratives.

Ce qui fait la marginalité de Réal et Diane, c’est en plus de ramasser tout ce qui leur tombe sous la main, leurs projets sont conçus selon l’humeur de la journée : « On ne sait pas demain matin ce qu’on va faire ».

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Diane et Réal sont l’autre visage du patenteux. Ils sont l’artiste qui dort dans le génie du marteau. Ils ne patentent pas par utilité ni pour résoudre un problème. Ils créent tout simplement.

Les villages qui hébergent ces artistes ne voient pas nécessairement une qualité artistique dans leurs œuvres touffues et exploratoires. C’est pourquoi ils sont souvent isolés.

Pour Serge Demers, directeur du Salon des Métiers d’Arts, il y a une distinction à faire entre le statut d’artiste professionnel et amateur. Quant à Louise Grosbois, co-auteur du livre « Les Patenteux du Québec », elle abonde dans le même sens. « Il n’y a pas de démarche artistique auprès de ces gens-là, mais ils sont pourtant une des bases de la culture populaire ».

Selon Madame Grosbois, ils sont essentiels à l’art. Bien que la leur soit brut : « Les patenteux ont pour mérite d’avoir insufflé un vent de fantaisie sur les artisans d’ici ». Aujourd’hui, leur impact est visible sur l’œuvre d’artistes établies, qui travaillent aussi la récupération d’objets. Armand Vaillancourt par exemple. Le patenteux serait-il précurseur de tendance? Lui doit-on la naissance de l’Art Brut?

Pour ces créatifs amateurs, le désir de reconnaissance artistique n’est pas une priorité. Pour eux, l’art, ça reste une chose abstraite. Ce qui les obsède, c’est la création, sous n’importe quelle forme. Un besoin de donner un autre sens à des objets qui ne servent plus.

Pour eux, créer c’est viscérale. Voire même vital.

Une fois le domaine de Réal et Diane passé au peigne fin. Les patentes, sous quelques formes que ça soit, inventoriées, Réal devient plus réflexif sur son mode d’expression : « C’est la fierté de ce que tu fais qui est important (…) c’est ben beau de gagner de l’argent, mais y faut que tu regardes ce que tu peux faire ».

Après un silence complice avec son amoureuse, il enchaîne tout sourire, qu’il veut voir ses cendres enterrées dans la bute de son terrain, sur laquelle il a lui-même planté une croix décorative.